Tibesti Le désert et la couleur Extraits |
| La puissance et le désarroi
Ce que vous regardez est insensé. Face à ce que vous regardez, entouré par les couleurs, vous navez pas à parler. Vous navez pas à reconnaître ni à nommer. Vous êtes présent. Ni plus ni moins que les cailloux, le sable ou les ombres. Ni plus dense que les uns, ni plus abstrait que les autres. Sans savoir et sans mémoire. Sans repères et sans critères. Confondu à lespace. Confondu au temps. Confondu à ce qui est là. Ce que vous éprouvez nest pas une prise de conscience, cest une prise de vision. Vous êtes votre regard. Il y a de brusques pensées, des sursauts, des tremblements brefs de mots derrière les lèvres. Ce sont les mots dune langue inconnue, Ils appartiennent à une langue très ancienne peut-être, une langue qui na pas eu à servir à aucun commerce. Une langue qui ne désigne pas, mais qui se confond aux choses. Implacable expérience. Les mots vont manquer. Dérisoires et risibles. Et dangereux. Peut-être vont-ils défigurer, dressés comme des meutes à rabattre, à effrayer, à mordre. Depuis longtemps ils appartiennent à la langue sévère des analyses, des jugements, des manifestes. On les connaît ces mots qui organisent, proclament, classent et trient. Ils asservissent, Ils assènent des preuves, démontrent, répertorient, repèrent, situent. Ils obstruent. Ils nadmettent pas dêtre pris au dépourvu, de céder à lévidence, au silence. Le désert somme de se défaire, de se désencombrer des critères, des mots, des idées. Rien qui corresponde à ces falaises, à ces roches peintes. Il me faut reprendre à mon compte lexigence de Michel Leiris: "Pour que soit accomplie aussi parfaitement que possible ma tâche décrivain, il ne suffit pas que ce dont je parle soit attrayant ou intéressant voire -au cas où, moins avare, la chance le voudrait- passionnant. Ce quil faut pour que mon voeu soit rempli, cest au départ quelque chose daussi secret quune douleur sourde me tracasse et tende à monter au jour -poussée nécessaire pour que soit dépassée laction banale de raconter, exposer ou démontrer. Avant même de savoir de façon précise quelle sensation, quel sentiment ou quelle idée en est la source, me faire aussi persuasivement que je le puis le porte-parole de cette chose apparemment en mal dêtre entendue, cest en cela que consiste mon travail, en ces moments que, plus idéaliste que je ne le suis, je nhésiterais pas à prétendre "inspirés>. Ce site extraordinaire -je men tiens à létymologie, hors de lordinaire- est cette "chose en mal dêtre entendue" qui me "tracasse", "douleur sourde". Son échelle, son isolement et sa beauté dépassent les critères qui régissent des genres. Tout à coup ce que lon a su, ce que lon sait nest plus rien. Ou peut-être que ce que lon a cru savoir na jamais rien été ? ... Reste à se taire. A admettre quil ny a plus rien à dire. A accepter un silence réel. On voit. Et ce que lon voit est sans modèles et sans références. Il sagit de puissance, il sagit de beauté. Loin du musée... Cest le désert que Jean Verame choisit. Ce choix nest ni arbitraire ni inconséquent. Il est une exigence comme il est un risque. Se retirer dans le désert, cest prendre les distances les plus grandes quil soit possible de prendre avec le monde. Avec ses préceptes, ses ordres et ses règles. Cest vouloir tenter de sen dépouiller. Aller peindre dans le désert cest renoncer aux certitudes de latelier où lon sait à quoi lon a à faire. Cest provoquer une épreuve implacable. Le risque pris est extrême qui concerne autant les conditions de son entreprise que le sort de ce qu il accomplit. Parce que ce que Jean Verame a peint reste dans le désert, ce quil y a fait peut y être oublié. Ce quil y a fait peut demeurer ignoré. "Il produit sans sapproprier, il agit sans rien attendre, son uvre accomplie, il ne sy attache pas, et puisquil ne sy attache pas, son uvre restera. " Je songe à ces mots du Tao Tô King de Lao Tseu... La démarche de Jean Verame ne concerne pas que la peinture. Il sagit de sagesse... Avec la peinture et au-delà de la peinture. Il faut, pour admettre ce que Jean Verame fait, accepter de passer par le désarroi.
Limage et lespace Il faut se méfier des photographies de ce site même. Elles mentent. Elles ne sont jamais que celles dun "détail"... Elles passent sous silence que lon ne peut savoir ce quest ce site sans devoir larpenter. Il faut marcher. Découvrir. Ségarer. Revenir. Sarrêter. Se retourner. Repartir. A chaque pas tout change. Des massifs disparaissent, dautres se dressent. Les perspectives et les échelles sinversent. Devant des pitons de grès ocre et gris, noueux, sélève un bulbe rouge comme posé sur un socle violet. Plus loin des mamelons bleus, noirs. Et cest une proue qui bascule, sommet bleu, base violette et rouge. Ce sont des taches qui ponctuent lhorizon découvert. Et tout à coup des éperons sombres barrent le ciel. Impossible description. Impossible inventaire des vingt-neuf roches et massifs qui furent peints. Lensemble comme chaque pierre est une formidable sommation à voir. La photographie réduit ce qui est sur le site même "prises de vue" à des "clichés"... Grave mécompte. Au mieux, elles citent. Restent des extraits, des bribes, des morceaux choisis... Conseil chinois: "Lorsque vous vous arrêtez dans la montagne pour regarder un paysage, immobile, vous êtes dans la même situation que si vous regardiez un rouleau vertical pendu devant vous. Lorsque vous marchez dans la montagne, le paysage se développe comme si vous dérouliez une longue peinture horizontale. Il faut que limmobilité se souvienne du mouvement et que le mouvement noublie pas limmobilité." Les jardins de longévité de la Chine et du Japon furent ordonnancés pour être abordés par ce double regard, celui du mouvement et celui de limmobilité. Il ne s agit pas seulement de "voir" ces jardins. Lieux de la méditation, prétextes à la méditation, ils doivent permettre à lhomme datteindre les plus hauts degrés de la conscience, et, au-delà, de progresser dans sa recherche spirituelle. Datteindre peut-être le satori qui emporte toutes les entraves mentales. Ce jardin de pierres peintes qui culbute les critères, les repères et les preuves nest pas différent. Au-delà du site encore, dans le désert, semblent résonner les couleurs, leur intensité. Singulier "paysage" que celui peint par Jean Verame. "Paysage" où se répondent la force des couleurs, linconséquence de montagnes colorées, et, au delà, le désert, le vide. "Le paysage qui fascine un peintre doit donc comporter à la fois le visible et linvisible. Tous les éléments de la nature qui paraissent finis sont en réalité reliés à linfini. " Le "paysage de pierres peintes et de vide quordonne Jean Verame est-il si différent de celui quau XVllle siècle le peintre chinois Pu Yentu exigeait que lon peigne ? Il nest pas inutile de se ressouvenir de ce propos de Dubuffet : "La pensée occidentale est viciée par son appétit de cohérence, son illusion de cohérence. Sur quelque notion quelle se porte, elle se met en position de frontal pour lancer sa lumière, sans se soucier des côtés ni surtout du derrière, qui ne sont pas dans son champ. Or toutes notions sont à facettes, dont on ne voit quune à la fois. Cest son entêtement à éliminer les envers qui met la pensée de loccidental en même situation quune géométrie plane en regard des polyèdres. " Regarder les pierres peintes de Verame, parce quelles imposent que lon se soucie des côtés, de envers, oblige à se défier de cette pensée occidentale là. |