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AB : Votre uvre apparaît dabord comme la recherche dune prise directe avec la nature. Pourquoi plus particulièrement au désert? JV : Mes expériences au Cap Ferrat et sur des plateaux rocheux dans les Alpes Maritimes mont hanté pendant des années. Surtout quand je suis parti vivre à Paris et que dans mon atelier, jessayais de traduire au plus près mon rapport à lespace. Jinscrivais sur des toiles écrues des éléments en devenir, en formation, en gestation, cest à dire des énergies non codifiées. Jétais néanmoins dans un état dinsatisfaction permanente.Mais, refusant de menfoncer dans un système pictural, de devenir une usine à produire du tableau, voire même de devenir "peintre", il me fallait confronter mes besoins exploratoires à un espace réel. Et là, au contraire des toiles blanches qui déjà en soi étaient une représentation de lespace, il me fallait à nouveau de la couleur, en somme des éléments de marquage.Cest ainsi que je suis allé dans les Cévennes, avec la conviction que lexpérience sarrêterait là. Et puis, revenu dans latelier, après avoir investi un lit de ruisseau sur un kilomètre, jai déroulé une toile par terre elle faisait presque 20 mètres, et jy ai inscrit les marques que javais faites sur les pierres au fond du ruisseau presque à sec.Cest cette toile, déroulée à même le sol, qui a fait surgir le besoin dun espace désertique.Il y a deux "déserts" sur une carte dEurope El desierte de los Monegros en Espagne, le désert des Agriates en Corse.Je suis parti pour celui de Corse, là où jai rencontré Lili, à Saint-Florent, et jy ai compris quau lieu de boucler la boucle, jouvrais un champ immense, enivrant, et quil me fallait un désert rocheux, avec une hygrométrie la plus faible possible, un désert vide de tous habitants, sans traces de civilisation aucune (bien quil y ait des marques et signes sur toute la surface de la planète, mais je lignorais à ce moment-là) et où je nimposerais donc mon travail à quiconque.Jignorais tout des déserts, je ne suis pas héliolâtre, jai horreur de la chaleur le choix des déserts nest donc pas un choix personnel, ni un choix de confort pour ce que je voulais expérimenter, mais sans doute le seul endroit possible, et encore, pas nimporte où, uniquement dans des lieux où il ny a RIEN! Ce ne pouvait être le Groenland, ni le Labrador, ni lAustralie dont le Texas mavait donné une idée de ce qu était le Bush, mais bien le désert qui est dans lesprit de chacun, cest à dire un espace vide, sec, où il ny a que du sable et des roches; un espace le plus minéral possible. AB Vous exprimez là clairement le besoin de faire place nette avant de vous mettre à luvre. Même la toile ou la page blanche, vous la voyiez comme une représentation, donc une chose engagée déjà dans un système. Travailler là-dessus, cétait vous enfoncer vous-même dans ce système, pictural en l'occurrence. Alors le désert, comme "lieu où il n'y à rien" vous êtes apparu comme une condition nécessaire. On pourrait dire qu'il y a là quelque chose dessentiellement moderne: la compulsion de faire table rase, pour se poser en créateur absolu. Dans la réalité, qui est forcément sociale, cela se fait en chassant les autres. En architecture, chez Le Corbusier par exemple, cela sest fait en rasant la ville traditionnelle, considérée comme une " pourriture". Mais le désert, pour vous, cétait en même temps un lieu où vous nimposeriez votre travail à personne, puisquil ny a personne. Vous y seriez donc totalement débarrassé des systèmes établis.~ non seulement au stade de la production de luvre, mais à celui de sa réception. Laissons de côté lexpérience, qui vous a appris quil y a toujours quelquun dautre dans le désert. Le principe de votre démarche, cétait bien daller au plus près de lorigine, avant tout système social. Dans quel rapport avec cette quête se définissaient vos moyens dexpression ? Les imaginiez-vous eux-mêmes libérés de tout système, symbolique en particulier? JV : Jignorais la déclaration de Le Corbusier quant à la "pourriture". Mais je suis évidemment en très profond désaccord avec cette façon de voir. Cest du Robespierre mâtiné de marxisme, du fondamentalisme inquisitorial et, de plus, dune stupidité sans nom, même pour un architecte aussi bêtement opportuniste que Le Corbusier, puisque, prêchant de faire table rase de tout passé, il se condamnait déjà lui-même à être "rase à son tour par les générations suivantes. Il est vrai que jai un double rapport avec larchitecture car, tout ce quelle a réalisé dextraordinaire na pu lêtre que grâce à des systèmes de pouvoir forts religieux, idéologiques, économiques, ou simplement despotiques. Mais a contrario, jai une profonde admiration pour le génie créateur dune série de fabuleux bâtisseurs, et cela va dImhotep jusquà Ledoux, en passant par Vitruve. De plus, jai une véritable affection pour lanonyme qui a conçu la pierre dangle ou la clé de voûte, et le charme dun mas de berger mémeut autant que méblouit la beauté de Chenonceaux, sans parler de la folie de Gaudi qui laisse loin derrière elle les ratages de Brasilia ou de la maison du Fada à Marseille Donc, ma recherche dun lieu "vierge" nimplique en rien un besoin de détruire quoi que ce soit, je suis bien trop émerveillé par tout ce qui est lexpression du génie humain, et ne me sent aucune parenté avec de quelconques Attila ou autres révolutionnaires. Mon champ idéal se voulait éloigné de tout ce qui avait été fait, parce que je voulais éprouver ma relation à lunivers à partir de ce qui me constituait (je ne me suis jamais intéressé à "qui jétais" mais bien à celui que je pouvais devenir, et pour ce il fallait que "je me laisse faire"). Et pour que cela soit enfin possible, il fallait que je passe du laboratoire (atelier ?) au terrain (pas un terrain cadastré évidemment, mais un vrai "vide" par rapport à la toile ou à la page blanche). Ceci nimplique pas une "table rase", justement dans la mesure où aucun des éléments constitutifs de la peinture na été écarté chromatisme, esthétisme, symbolisme, formalisme, plasticité, espace, liberté, vision, pulsion, équilibre, rupture, dissonance, harmonie et silence...Tous ces ingrédients sy trouvent dune façon ou dune autre, mais il ne mappartient pas de les nommer, encore moins de sous-titrer ces formidables noces avec la "nature. Mais à propos de ou des systèmes que je nignore pas évidemment, il me faut dire que cette soif dy échapper a dépassé mes espoirs les plus fous dans le Sinaï. En sillonnant le plateau de Hallaoui pendant au moins quinze jours avant de commencer lexpérience, et en mimprégnant du site jour après jour, jai senti que si jarrivais à opérer une osmose complète avec le lieu, plus aucun système JAMAIS ne pourrait matteindre, me tenter, me dénaturer, masservir. Jallais concrétiser ce dont je rêvais depuis des mois et des mois, nuit après nuit, où à chaque fois je chromatisais le paysage de façon différente (tout ce que jai fait dans le Sinaï na jamais recoupé ce que javais conçu dans mes visions nocturnes). Ici sur le plateau de Bir Nafoch, jallais faire jaillir ma liberté, mon désesclavage, mon désasservissement, rejeter toutes les tutelles, les vaines velléités dambition sociale, de reconnaissance de bas étage, de "sociologie" justement. Après ce travail, javais conscience que rien, plus jamais, malgré le chant des sirènes, ne pourrait matteindre sur le plan des ambitions dites sociales. De plus javais Lili, javais rencontré lêtre lumineux par excellence, elle maimait, nous vivions lun pour lautre. Ici, jallais concrétiser mes rêves, jallais sortir de lart, de la "peinture", envoyer au diable critiques, galeristes, conservateurs, collectionneurs, censeurs, etc... Jallais faire ce pour quoi j avais voulu être artiste, mexprimer, me libérer, créer, inventer, sans me préoccuper des règles, écoles, lois, genres, préséances, passe droits, et plates recherches des honneurs. Ivresse, folie grandiose, épousailles avec lunivers, noces avec lespace, hors cadre, hors temps, hors normes, hors tendances. Cher Augustin, et si vous en voulez encore, je vous assure que je ne men lasserai pas...
AB: La chose qui mintrigue et mimpressionne plus dans votre démarche, cest ce que vous venez dappe1er "une osmose complète avec le lieu~ et que vous concevez comme une "relation à lunivers à partir de ce qui (vous) constitue?, en l'opposant à un questionnement sur qui vous êtes, autrement dit sur votre propre identité Le lieu, ce qui situe notre être, cest en effet quelque chose qui dépasse notre conscience individuelle. Cest donc à lopposé de ce quon peut concevoir dans la tradition moderne, qui a voulu ramener lêtre au "je pense" cartésien, et qui de ce fait nous délocalise radicalement. Nous ne pouvons donc pas comprendre ce qui se passe quand on sent un lieu. Or cest justement cela que vous cherchez au désert, et vous le cherchez jusque dans ce qui vous "constitue?, cest-à-dire très au-delà de ce qui est consciemment représentable, pour ainsi dire dans la matière même de votre corps. A ce niveau de lêtre, il est certain quune continuité peut sétablir avec les roches ! Mais le plus mystérieux, cest cette correspondance avec le cheikh de Bir Nafoch, qui sentait les mêmes choses que vous. Disons plutôt, à Pin verse, que votre corps à corps avec le lieu vous a permis de sentir quelque chose quun Bédouin, nourri de ce lieu depuis sa naissance, porte dans son corps. Une telle chose est radicalement inconcevable par la raison moderne; mais vous en avez fait lexpérience. Quest-ce que votre raison vous permet den penser ? JV: Quest-ce que ma raison permet den penser? Voila une vaste question et, pour y répondre aussi réellement que possible, je dois dabord vous faire part dun ensemble de réflexions faîtes par de tierces personnes.Dabord Madame Kueny, ex conservateur du département égyptologique du Musée de Montbéliard, et aussi concernée par le département dArt Contemporain, qui, après mon retour du Sinaï, ma expliqué que les hommes, avant les civilisations organisées, sexprimaient directement sur des supports naturels, et que jétais un cas en ce sens que chez moi, ni léducation, ni la culture navaient occulté ce qui constituait disons lhomme "primitif". Que quand des civilisations sétaient constituées, les artistes étaient réquisitionnés pour se mettre à leur service, au service du Pouvoir, comme au service des religions établies. Et puis, que de fois ne ma-t-on cité Carnac et aussi Stonehenge, Filitosa, et tutti quanti, alors que je navais jamais vu ces lieux.Les Andes, aussi, dautres encore.Il est vrai que jai remarqué cette chose étrange les rares personnes qui sont venues au Sinaï, ou dans lAnti-Atlas, commençaient toutes par dévider un chapelet de références, à me faire une démonstration de leur culture. Le bleu, cétait ou Picasso, ou Chagall, ou Klein.Par contre, lensemble du travail cétait: Lascaux, Altamira, Djanet et puis, petit à petit, à mesure quils se déplaçaient à lintérieur du site (dans leur esprit "dans le tableau") les références commençaient à se raréfier, à tomber, et certains se mettaient à découvrir que ce quils voyaient navait rien à voir avec ce quils savaient, ou avec ce quils avaient vu et synthétisé.Ils prenaient conscience que ce qui défilait devant eux réveillait des éléments profondément enfouis dans leur être, quil ny avait pas de références à proprement parler, mais des échos, des correspondances bien plus riches et plus vastes que les données culturelles quils avaient accumulées et emmagasinées.Jai donc assisté à des étonnements, à des émerveillements.Je ne leur ai jamais dit en guise de réponse que jétais un paradoxe en ce sens que javais maintes fois dû intervenir pour mempêcher de devenir un délinquant, un anarchiste, un révolté, et que cest mon besoin de positiver, de rêver, de "pulser", dêtre ébloui, subjugué, et aussi, mon immense respect des libertés, de la liberté, et aussi mon écoeurement des idées reçues, faites, défaites, refaites, dogmatisées, rationnalisées, et "cartésianisées" comme vous dites, de ma décision de nappartenir à quoi que ce soit comme système organisé, y compris les miens si je devais tomber dans cette facilité qui mont conduit à cette réaction libératrice ultime ; aller peindre dans un désert. Cest de l' "affirmarion souveraine" comme dit Durozoi quand il cite Bataille.Voila pourquoi, conscient, subconscient, inconscient, ou surconscient sont également des notions par lesquelles je ne me sens pas concerné. Je ne les nie pas, elles sont utiles à dautres, beaucoup dautres, mais elles me font rire, car tout ce que je sais, cest que je suis un ensemble contemplatif qui de temps en temps se transforme en masse active, énergétique et enivrée.Ai-je pensé tout cela ? et suis-je raison ? ou raisonnable ? cela aussi je lignore, mais jaime VOTRE façon de voir et de décrypter.
AB Je crois aussi que quelque chose passe entre nous quant au désert, et à ce qui nest pas désert: le monde, les gens. Mais le désert, la où il ny a personne, cest pourtant la quon rencontre le Petit Prince, cest-à-dire ce que nous avons de plus profondément humain... Vous me dites que les gens qui venaient vous voir commençaient tous par vous débiter leurs savoirs. Moi aussi, qui ne suis pas allé vous voir au désert, mais seulement dans vos images du désert, jai fait comme tous les autres : je vous ai vu à travers ce que je sais du monde. Et comme certains, quelque chose dans cette expérience ma poussé plus loin, la où nous ne savons plus rien dire du monde, mais seulement sentir les choses avec notre cur. Là-dessus, il ne faut plus rien dire, et faire le désert en nous-mêmes. Notre dialogue va donc cesser. Mais juste avant que je me taise, je voudrais vous soumettre à une épreuve symétrique de celle que vous mavez fait subir. Vous, et je lai bien cherché! Vous mavez fait écrire sur votre uvre désertique. Une uvre que je trouvais à la fois effrayant et dérisoire davoir à commenter, parce quelle me poussait au-delà de mon vocabulaire et que pourtant je devais la dire avec des mots. Cest pour ça que jai commencé par compulser mon dictionnaire de grec... au lieu daller au Tibesti I Eh bien vous, Jean Verame, je voudrais quà linverse, vous dessiniez,pour clore notre dialogue, ce quévoquent pour vous les mots qui suivent. Ils sont dun philosophe qui na jamais mis les pieds au désert, mais justement:"Luvre libère la terre pour quelle soit une terre La terre est par essence ce qui se referme en soi. Faire venir la terre signifie: la faire venir dans louvert en tant que ce qui se referme en soi. " JV : Bravo pour votre dernière question très amusant . Il y a une alternative bien sûr car ma première réaction, la plus fulgurante, est de dire mais le dessin que vous me demandez ou lensemble graphique que vous souhaitez, cest lensemble de mon travail, précisément. Vous savez aussi que dans le désert, je nai jamais rien "illustré" La seule référence que lon peut évoquer est celle du labyrinthe fait au Tibesti. Mais si jai fait cet ensemble labyrinthique, cest justement pour outrepasser le mythe même ou les contenus sensés expliquer les labyrinthes : lorsquon arrive au cur, au centre du parcours "initiatique", lon se trouve face à la "connaissance" pour les uns, face à soi-même pour dautres.Et ce qui ma plu là où jai placé mon labyrinthe, cest que plus loin jai mis en couleur des masses rocheuses de 30 mètres de haut, et que sur ces massifs, jai peint des éléments informels en devenir. Donc, autant le labyrinthe semble boucler tout parcours humain, jindiquais quau-delà, il y a des mondes en gestation, des ouvertures aussi bien visuelles que psychologiques, le monde des possibles. Il ny a donc pas de point ultime de la Connaissance pour moi, tout comme il ny a pas de "lutte finale". Et même si tout cela existait, que se passerait-il après ? On sassied et on sendort Donc la réponse la plus directe à la parole de ce philosophe qui na jamais mis les pieds dans le désert est le travail fait dans le désert justement. Lautre aspect de lalternative, cest de rappeler que je me suis toujours senti faisant partie de lunivers plus que de la terre, mais quaussi bien la terre que lunivers étaient en moi, que nous ne faisions quun. Plus même, pour être encore plus proche du "vrai autant que fa ire se peut, les points forts de mon existence ne se sont jamais passés uniquement dans ma tête ou dans mon cur, mais bien dans ce noyau mystérieux, situé entre le diaphragme et le cur, qui est le centre énergétique de notre être, tout comme ce noyau doù partent toutes les énergies et qui laisse les scientifiques pantois.Ils ont trouvé maintes et maintes réponses jusquici, mais pas celle-là ; doù vient lénergie et comment naît-elle? Quimporte, limportant est quelle est là, et quelle crée lunivers en permanence.Cest lélément fondamental, premier en moi que je nai jamais occulté, et cest cet élément qui perce mon monde anecdotique quand je suis dans mes moments importants, que ce soit la rencontre dun être, une découverte idée ou oeuvre dun lieu, dun projet, cela se passe toujours par pulsions, par irradiations, par réceptions et perceptions instantanées. A travers cette fulgurance, je reconnais la personne exceptionnelle, celle que je vais aimer, ou que je vais admirer, tout comme devant un lieu, une toile vierge, une feuille de papier qui font que tout le superflu sarrête, se désintègre, est suspendu au profit de cette combustion foudroyante qui irrigue à ce moment mon cur, avec la complicité de mes yeux. Dans ces moments là, la terre et tout espace se referme en moi, dans louvert que je suis, et moi-même, riche de cette totalité, je me referme dans lunivers (doù losmose avec les lieux ou avec les concepts de mes projets) |