
|
"Pour chacun des grands projets, Lili et moi avons dû travailler deux ou trois ans sans relâche, car il ne suffit pas de laisser mûrir lidée jusquà sa certitude, il faut mener de pair lélaboration matérielle et la découverte, jour après jour, des connexions qui permettront dobtenir toutes les aides et autorisations depuis le haut jusquau dernier échelon des différentes hiérarchies, sans parler des relations dintroduction qui doivent constamment secouer les forces dinertie et percer les scepticismes. Je me souviens de ce dimanche de novembre à New York en 1977, quand Sadate est passé sur les écrans de télévision apparaissant à la Knesset. La veille, Lili avait discuté les modalités dun projet au Texas et, dans ma soif dun immense espace désertique, javais accepté le principe dun travail sur un ranch privé, celui où Robert Smithson sest tué, à Amarillo. Jignorais bien sûr à ce moment que cette visite à Jérusalem allait déboucher sur un traité de paix. Une chose mapparaissait évidente il allait y avoir suspension de létat de guerre arrêt des hostilités dans le désert dont je rêvais depuis des années jexpliquai mon enthousiasme à ma femme et elle comprit quil fallait effectivement profiter de cet événement historico-exceptionnel sans se douter de lampleur du travail que je sentais pouvoir et vouloir accomplir. Cela provoquait une telle joie puissante en moi que jen parlai au Conservateur du Musée dArt Moderne de New York. Celui-ci, très froidement, répliqua que ce projet aurait un caractère trop politique et ne pourrait intéresser le monde de lart. Jadore louverture desprit de la part de ceux qui sont censés soutenir et aider les innovations Je dois dire que les autorités françaises et certains milieux de lart en France ont eu une attitude négative pour le même prétexte. Quoi quil en soit, en janvier 1978 nous débarquions à Jérusalem avec le film dAlexis Poliakoff de mon travail en Corse sous le bras. Nous lavons projeté au Musée de Jérusalem et à celui de TelAviv pour donner une vague idée du genre de travail que je voulais poser. Lidée provoqua un certain enthousiasme au Musée et parmi des personnalités civiles dont le maire de Jérusalem. Nous entreprîmes une prospection du Sinaï à partir dEilat. Jexpliquai au guide que nous n étions pas des touristes et que je voulais voir des endroits sans particularité, non fréquentés, et rocheux. Très vite, avant darriver à Sainte-Catherine, japerçus les massifs éparpillés sur le plateau de Hallaoui et je sus immédiatement que ce serait ce lieu-là, et rien que celui-là, qui pourrait être dépositaire du "Sinaï Peace Junction". Jy suis retourné en mai, pour prendre des photos et pour y faire un essai de peinture ; un rectangle blanc sur sous-couche et un autre directement peint à même le rocher. Le temps de rentrer en France pour nous occuper de ce que lon peut appeler la logistique du projet, et lon entend parler de Camp David et de restitution par les Israéliens du Sinaï aux égyptiens. Il était évident quil ne serait pas question de poursuivre sans en parler aux Egyptiens. Il est si vrai quune profonde conviction et une absolue motivation peuvent permettre les audaces et les rêves les plus fous, que je débarquai au Caire, ayant rendez-vous avec Sadate, une lettre de Françoise Giroud dans la poche, le tout organisé par Gamal el Sadate et Alain Fouquet Abrial. Le Président me dit, après que jeus exposé mes intentions, que pour lui, la terre était sacrée, que la terre était plus quune entité qui fournissait de luranium et du riz, mais quelle était Terre-Mère, tremplin solide vers toute vie spirituelle, et que lui, paysan du Nil et ancien journaliste et intellectuel, me donnait son accord parce que le fait que jallais inscrire directement mon travail sur la terre lui plaisait. Par la suite, ce furent le ministre Boutros-Gali, son frère Raouf et sa belle-sur Britt qui maidèrent fortement à traverser le labyrinthe administratif et militaire égyptien. La suite est connue, mais je voudrais profiter de la circonstance pour dire ceci rien nest donné, rien nest acquis aucune théorie, aucune recette, aucun précepte ne peuvent donner SENS à ce qui est encore à découvrir, à explorer ou à inventer. Par le refus constant de mintégrer dans des systèmes, dans des ensembles de valeurs préétablies, quils soient dordre social, idéologique, philosophique, religieux ou artistique, jai préservé deux pôles extrêmes qui, je le suppose, coexistent dans chaque individu le désir de la création et de la découverte, cest à dire dun côté un formidable besoin prospectif, et de lautre, cette partie archaïque, a-culturelle, pulsionnelle qui, par oscillations constantes englobe pêle-mêle la mémoire génétique et collective, les dynamismes psychophysiologiques, les cultures, les informations, les expériences, le savoir, le vécu personnel, la vision, la perception, lintuition, la déduction, mais surtout la VISION, la Vision-rêve, la Vision-désir, la Vision-action. J e pense en effet que le "peintre" est visionnaire, non pas visionnaire-devin, mais visionnaire dans le sens de VOIR. Voir les tenants et les aboutissants de ce qui nous entoure, du monde tel quil est et quil pourrait être, des dynamismes tels quils sont et quils pourraient être. Nous savons toutes les erreurs et les horreurs que les hommes font et ont faites, toutes les croyances dont ils se nourrissent et le peintre doit agir à travers et au sein de cette conscience, de cette vision. Il est vrai que si la peinture ne consistait quà reproduire ou à copier tout serait simple. Je me sers de la peinture pour explorer quelque chose dextraordinaire, pour explorer une dimension qui est en nous tous. Je ne propose rien. Je pense que certains peintres rêvent à être peintre, et moi je suis un "peintre" qui rêve à être homme et à explorer les immensités qui sont en nous. Il ma fallu des années pour opérer cette jonction procédant dune nécessité détablir une symbiose entre lespace réel et des dimensions traduites plastiquement en atelier. Cette longue maturation était due au fait que je voulais introduire, et cétait là la difficulté, une recherche despaces poétiques, despaces de rêve, de lutte constante pour la liberté, dans une démarche picturale. Dans le désert, jai très vite compris, et cest en fait ce que je cherchais il faut mettre les compteurs à zéro. Il faut abandonner tous ses bagages. On ne peut y être que pour lexceptionnel! Etre dans le désert, cest être à lorigine, cest être dans le substrat même de la vie, lion est renvoyé brutalement à soi-même, mais à un soi-même débarrassé de toutes ses certitudes, de ses conforts intellectuels, de ses clichés mentaux. Là, je ne suis plus du tout le peintre privilégié dans sa tour divoire, dans son atelier, avec lespace vierge quest une toile, qui ne demande quà recevoir le travail, qui a été tissée, fabriquée et tendue pour cela. Je suis dans un contexte qui est lhostilité par excellence. Et je me mets dans cette situation, nu, dépouillé, pour orchestrer une formidable partition dont je dois faire naître chaque élément. Jen suis même dabord à marquer le territoire, comme un animal, en pissant de la couleur, en pissant du bleu. Cest cela la partie archaïque dont je parlais ! Mais déjà en pissant du bleu je donne un sens sans référence à des pierres apparemment au comble de linertie, de lindifférence et de lhostilité, et ensuite, ensuite seulement, quand jai commencé à faire vibrer tout un site, tout un lieu, tout un espace, sans quil soit encore possible de "culturiser" ou de référencier quoi que ce soit dans cette fantasmagorie, une fois ces bornes bleues, violettes, rouges ou noires surgies, jentre dans la véritable dimension créatrice. Jorchestre la démonstration plastique de la liberté la plus folle et la plus saisissante qui soit. Ce sont de formidables noces avec la nature, et avec le monde. Cest une création indescriptible, non "disible" puisquelle nappartient à rien dautre quau merveilleux. Mais pour revenir à un point plus concret, il me faut faire allusion à la souffrance quimplique un tel travail dans le désert. Il ne sagit pas seulement des tourments inhérents à toute forme de création, au fait de souffrir pour sa passion, pour sa nécessité dexpression, mais de la souffrance physique et psychologique qui résulte dune telle mise en situation. Et ce nest que dans et à travers cette souffrance que lon peut découvrir que dans le désert, cest lidée, cest lidée de lidée, que lidée non seulement y est possible, mais que laction de lidée y est possible, et quà partir du moment où on est venu dans le désert pour sexprimer, cest lépreuve la plus colossale quun homme puisse simposer. De plus comme jy ai déjà fait allusion, lon doit comprimer tous ses acquis, les isotoper au point quils cessent de fonctionner, pour que ce soit autre chose qui surgisse, pour que tout se charge de sens, dun sens qui nappartiendra ou ne sera perçu que par celui ou celle qui le découvrira. Donc souffrir pour sa nécessité dexpérimentation, nest pas une vue de lesprit, cest une façon de faire en sorte que les notions dart et de liberté ne sont plus de simples notions de complaisance. Pour le Maroc, jai eu une surprise de taille. Je métais armé à nouveau pour de longues attentes, des tonnes de couleuvres à avaler, des humiliations à subir, et des suspicions à affronter. Jai gardé mes intentions secrètes mais, une fois surgie et germée lidée dune uvre sise sur deux pays et par-dessus la mer, par-dessus la Méditerranée, pour partie sous abri en France, pour partie en surface au Maroc, jen ai parlé à Pierre Cornette de St-Cyr, qui ma expédié chez Alain Hamon à Meknès, qui, lui, ma fait prendre contact avec le Palais Royal. Le tout a duré... deux jours Jai mis huit jours pour trouver le site. Un jour pour rencontrer Claude Avanzini des peintures Sadvel et un an pour me préparer psychologiquement et sophistiquer le matériel. Lexpérience la plus curieuse à Tafraoute, en dehors de linouïe diversité des zones peintes, a été linvestissement dun éboulis qui faisait grotte. Dans ces sombres entrailles, il y avait une ouverture qui donnait sur un gigantesque éboulis accumulé le long dune paroi verticale, immense et, parmi ce chaos de rochers, il y en avait un qui était en équilibre instable, qui ne reposait que du bout, par-dessus le vide, sur un autre bloc de granit. Jai travaillé le tout en fonction de cette faille dans la grotte, et, intuitivement, jai mis la grotte entièrement en violet. A partir de là, tout est devenu immatériel, insaisissable. Limmatérialiré par la couleur, cela doit être rare, de se trouver plongé dans lessence même des choses avant quelles ne soient formalisées. Il y avait la lumière, lessence de lespace, lessence de la couleur, le tout provoqué par inter réfractions. La lumière qui venait éclairer et modeler le violet de la grotte nétait pas une lumière jaune, cétait une lumière déjà rougie, bleuie et violacée, résultat dune combinaison de bleu percutant un rouge, percutant du noir, répercutant du bleu, et ainsi de suite. Manuel Litran, en y pénétrant pour la photographier, a baissé la voix instinctivement et a réagi comme sil sagissait dun sanctuaire. Cependant, à lextérieur, il y avait dautres vibrations, il y avait ces gigantesques masses rocheuses, denses, folles, fortes, parcourues de lignes de force propulsant vers des visions, vers des espaces AUTRES. Le projet Tibesti a pu être réalisé grâce à Lionel Jospin et sa première femme, Elisabeth. Une rencontre avec Hissène Habré a été organisée à lHôtel Marigny le 14 juillet 1987. Jai fait mon voyage exploratoire dans la région de Bardai deux semaines après que les troupes tchadiennes eurent repoussé les Libyens au-delà dAouzou. Tout le territoire était miné, mais le dernier jour jai trouvé un cirque de 2.5 kilomètres par 1.5 kilomètres, sans issue, qui était vierge de traces militaires. Il était situé à 1200 mètres daltitude, et cerné par de hautes falaises de grès. Il a fallu près de deux ans pour mettre ce projet sur pied. En dépit de la non-collaboration du Ministre de la Défense de lépoque, ce projet a pris corps grâce à la collaboration active du premier conseiller de lAmbassade de France, Jean Michel Berrit, et de sa femme Corinne, de Hissène Habré et de son secrétaire particulier Ahmed Moussami, du Commandant en chef de lOpération Epervier, et aussi de Jean-François Lionnet au Quai dOrsay, de Franck Hamaide, de Daniel Boulogne, et de Bernard dAnglejean Chatillon, de Jacques Rigaud, dUTA et de beaucoup dautres. Un livre sur le sujet a été publié par Skira avec des textes de Pascal Bonafoux et des photos de Jean-Claude Francolon, de même un film de Bernard Pradinaud témoigne de ce travail. Jérôme Pelvilain ma assisté tout au long de ce travail que nous avons réalisé dans des conditions extrêmes et inhumaines. |